Si vous me lisez aujourd'hui c'est que je ne suis que souvenirs et poussière, moi qui vous ai tant aimés, chéris, lovés dans mes bras, chauffés dans mes draps,  je me suis donnée  à vous, je vous ai porté comme le fruit de mes entrailles, vous fruit de ma chair, vous qui m'étiez chers. 

 

 À vous chers frères et soeurs, 

À vous mes chers enfants, amis.  

J'ai recueilli  toute la marmaille venue des fonds bois et des campagnes, tous ceux qui avaient déjà échoué dans les dalots crevant la dalle et sans eau,  toute cette populasse, ces miséreux charroyant derrière eux leurs haillons, leurs maigres ballots, leurs peines, leurs croyances, leurs us et leurs vices. Oh oui j'en ai vu passer des vies ici, j'ai joué mon rôle,  je suis allée au bout de ma mission, vous accompagner dans vos petites et grandes ambitions, vous petites têtes pleines de rêves et d'espoir de gloire venus voir ce que la Pointe avait de bon à vous offrir quand vous avez su saisir votre chance et quand malheureusement parfois elle vous a laissé choir, j'étais là pour tout voir. J'avais des yeux et des oreilles pour "maquereller", témoin des unions et des querelles, témoin de vos vies, je connaissais tous les chants des enfants, leurs jeux et même leurs cachettes. 

Pendant un temps, le temps du tout beau tout nouveau, vous me le rendiez bien, parée et parfumée, j'étais  belle, j'avais fière allure, vaillante et pleine de grâce, telle une jeune mariée, belle rose porcelaine aux côtés de mon beau balisier, beau bouquet trônant avec panache dans vos vases posés délicatement sur vos napperons crochetés aux couleurs de votre case, petite cage, modeste carré aux murs tapissés de photos de famille placées sous l'oeil bienveillant du fils, du père. 

 

 

Et puis les fleurs ont fané, les photos ont jauni, les papiers peints ont gonflé sous l'humidité, se sont tachés de crasse, de graisse et les murs de jours en jours fissurés laissaient paraître mes fers rouillés. J'ai tenu ma position face aux cyclones, aux vents et autres caprices de nos îles mais je me faisais vielle, laide et maigrichonne, mon âme s'asséchait, je me vidais de toutes ces générations, un peu à l'abandon, ce sont les rats et la vermine qui sont venus agrémenter mon voisinage. 

 

 

La mort était proche mais elle ne me faisait pas peur, je "façadais" en permanence avec elle car je vivais le jour au rythme du bal des corbillards, le soir aux pas des zombies partant à la recherche de la roche, et certains dimanches je vibrais aux claquements des fouets, des baguettes des tanbouyés et des applaudissements des carnavaliers venus rendre hommage au maître Vélo.

Ah, parcontre je n'aimais pas la Toussaint, tous ces gens-là qui venaient perturber ma tranquillité, j'étais tellement contente quand ils s'en allaient me laissant enfin contempler le scintillement des "klendenden". Non je n'avais pas peur de la mort,  je me préparais à tirer ma révérence dignement,  après tout j'avais fait mon temps et ce ne sont pas ces charognards de représentants de la rénovation urbaine qui se seraient privés de me le faire savoir, ils vous ont promis mieux ailleurs plus beau plus neuf mais en béton comme moi même d'ailleurs.

La messe était dite, ils me l'ont tatoué à l'encre noire "logement désactivé rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre défense d'entrer", je devais faire place nette.

 

 

 

Ce matin là, j'ai su que mon heure était arrivée en voyant ce cortège d'administrés ces gros engins et vous à mes pieds par grappes à vous recueillir, appareils photos et caméras en main, quelques larmes, des anecdotes des souvenirs et j'ai murmuré:

 

Poussière je suis née, toute ma vie j'en ai avalé, poussière je resterai, poussière et souvenirs.

Texte d' Audrey Céleste

Crédit photo: Karine Pédurand

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Traces - Dory Sélèsprika
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